Covid-19 : aurions-nous pu l’anticiper?

Authors

Dr. Zoltan Penzes
Dr. Zoltan Penzes

Head of Biology R&D

Dr. Marie Ducrotoy
Dr. Marie Ducrotoy

Senior Program Manager

Dr. Olivier Espiesse
Dr. Olivier Espiesse

Global Public Affairs Director

Lumière sur les zoonoses et les maladies émergentes qui trouvent leur origine dans la faune sauvage, un coup de pouce pour le mouvement One Health ?

Vous pouvez aussi écouter le podcast. (Contenu en anglais).

Dans de nombreuses régions du monde, les gouvernements prennent maintenant des mesures prudentes pour permettre aux personnes, aux organisations et aux entreprises de reprendre leurs activités, tout en s’alignant à une  “nouvelle normalité” post-COVID 19 de masques faciaux et de distanciation sociale de 2 mètres.

Photo by Chesnot / Getty Images

À terme, un vaccin sera sans aucun doute un outil clé pour maîtriser la pandémie de COVID-19, permettant aux gens de se rassembler et de coexister en toute sécurité. Mais même avec un niveau de collaboration internationale élevé, il est très peu probable qu’un vaccin efficace soit disponible avant l’année prochaine.

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Même si le grand public sera déçu d'apprendre qu'il faudra un an ou plus pour mettre au point un vaccin, ayant travaillé sur les coronavirus chez les animaux pendant de nombreuses années, je peux vous assurer que la rapidité avec laquelle les progrès ont été réalisés en ce qui concerne la production de candidats vaccins COVID-19 est remarquable. La séquence génétique complète du CoV-2 du SRAS a été librement communiquée par les scientifiques chinois le 10 janvier - un peu plus de quinze jours après les premiers rapports faisant état d'un éventuel nouveau coronavirus mortel dans le pays. En utilisant cette information génétique, les scientifiques américains ont développé le premier vaccin candidat contre le CoV-2-SARS en seulement 42 jours - un record impressionnant pour l’industrie.

Maintenant que les courbes épidémiques atteignent un plateau  et que les hôpitaux provisoires ne sont plus de nécessité , de nombreuses questions se posent . L’une des principales étant : aurions-nous pu voir cela venir et l’éviter ?

En 2007 déjà, les Clinical Microbiology Reviews avaient publié un article à la suite de l’épidémie de SRAS, qui contenait ce qui semble maintenant être un avertissement hautement prophétique :

La présence d'un important réservoir de virus de type SARS-CoV chez les chauves-souris rhinolophes, ainsi que la culture de consommation d'animaux exotiques en Asie du Sud, est une bombe à retardement. La possibilité d'une réémergence du SRAS et d'autres nouveaux virus provenant d'animaux [...] et par conséquence la nécessité de se préparer, ne doivent donc pas être ignorées.[1]

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Selon l’ANSES, l’agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail :

« Le SARS-CoV-2 semble être d'origine animale et provient probablement d'une espèce de chauve-souris avec ou sans l'intervention d'un hôte intermédiaire.[2]

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La plupart des nouvelles maladies humaines trouvent leur origine dans les animaux sauvages

Photo par Paul Hilton

Les maladies infectieuses qui peuvent se transmettre des animaux aux humains sont appelées zoonoses. Selon l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) qui écrivait avant la pandémie actuelle :

Dans le monde, environ un milliard de cas de maladie et des millions de décès sont dus chaque année à des zoonoses. Quelque 60 % des maladies infectieuses émergentes (MIE) signalées dans le monde sont des zoonoses. Plus de 30 nouveaux agents pathogènes humains ont été détectés au cours des trois dernières décennies, dont 75 % proviennent d'animaux.[3]

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Une autre analyse récente de l’université d’Édimbourg, au Royaume-Uni, a montré que 72 % des cas de MIE zoonotique étaient d’origine sauvage.[2]

Photo par Alf Jacob Nilsen/Solent News

Le SARS-CoV-2 a peut-être franchi la barrière des espèces lorsque les hommes et les animaux sauvages – qu’ils soient capturés à l’état sauvage ou élevés –  sont rentrés en contact  sur des marchés mal réglementés et peu hygiéniques. De son origine probable dans la faune sauvage, il est devenu une infection humaine qui se transmet d’une personne à l’autre principalement par des gouttelettes en suspension dans l’air lorsque les personnes infectées toussent et éternuent. De grandes concentrations de personnes vivant à proximité dans les villes et des mouvements de masse de personnes tout autour du globe ont exacerbé la propagation.

L’épidémie de SRAS de 2003, qui a également été causée par un coronavirus, aurait également trouvé son origine chez les chauves-souris et se serait propagée aux humains par l’intermédiaire de civettes vendues vivantes sur les marchés asiatiques. De même, l’épidémie de SRAS de 2012 a également été causée par un coronavirus qui s’est propagé chez l’homme à partir de dromadaires . On pense que le virus provient de chauves-souris et qu’il était auparavant transmis aux dromadaires.

La capacité des chauves-souris à voler et à hiberner, qui impliquent toutes deux de grandes variations de la température corporelle, a des conséquences sur leurs mécanismes immunologiques. Il semblerait que cela les rende particulières dans leur capacité à agir comme des réservoirs de virus et d’autres agents pathogènes.

Les scientifiques spécialistes de la santé publique revendiquent davantage d'investissements dans la surveillance et la science pour arrêter les chaînes de transmission des maladies zoonotiques.

Commentant la question de savoir quels changements la crise actuelle de COVID-19 pourrait entraîner, le professeur Sue Welburn, directrice fondatrice de l’Académie de santé mondiale de l’Université d’Edimbourg, au Royaume-Uni, avec laquelle Ceva a travaillé étroitement en Ouganda pour contrôler une autre zoonose mortelle, la trypanosomose humaine africaine (maladie du sommeil), a déclaré :

Il est temps d'intensifier nos ambitions et nos engagements en faveur de One Health. Aujourd'hui plus que jamais, nous pouvons tous comprendre que des personnes, des animaux et des écosystèmes sains sont essentiels pour notre santé actuelle et celle des générations futures. Les investissements visant à prévoir et à prévenir la transmission des zoonoses sont la clé d'un avenir durable et sain.

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Ces derniers temps, alors que de nombreux gouvernements ont réduit le financement des recherches en santé publique en milieu tropical, les scientifiques ont éprouvé des difficultés à obtenir des fonds pour étudier les maladies zoonotiques. Il est difficile, laborieux et plutôt ingrat de comprendre comment les infections se transmettent des animaux sauvages à l’homme et le rôle que jouent les animaux sauvages, en particulier les chauves-souris, en tant que réservoirs d’infection.  En même temps, les populations pauvres qui habitent dans des zones de grande biodiversité, comme les forêts tropicales, survivent en chassant des animaux sauvages pour la consommation domestique ou la vente, avec comme résultat des chauves-souris, des rongeurs, des primates et d’autres espèces, dont beaucoup sont en danger critique d’extinction, qui finissent dans des marchés clandestins mal réglementés et des étals en bord de route.

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Nous concentrons tous nos efforts sur le point d’arrivée, mais nous devrions également essayer de mieux comprendre le point de départ afin de pouvoir l'éviter la prochaine fois. L'épidémiologie n'est plus à la mode - je le sais d’expérience. Lorsque j'ai fait mon doctorat PhD sur l'épidémiologie de la brucellose animale et humaine et la tuberculose bovine dans les communautés pastorales du Nigeria, personne n’était intéressé ! Mais il est extrêmement important d'étudier  de plus près les chaînes de transmission et le rôle des animaux sauvages en tant que réservoirs d'agents pathogènes.

La première étape, dans les grandes épidémies telles que le SRAS, le MERS ou le COVID-19, doit être de retracer exactement comment le virus a été transmis initialement aux personnes et d’identifier les espèces qui en sont les réservoirs. À l’avenir, de nombreuses autres ressources doivent être investies dans la recherche et la surveillance continues afin d’identifier et de contenir les futures menaces zoonotiques, en espérant prévenir les retombées potentiellement catastrophiques sur les populations humaines. Dans une étude faisant autorité, publiée dans Nature dès 2008, Jones et ses collègues ont noté :

Les zoonoses provenant d’animaux sauvages représentent la menace la plus importante et la plus croissante pour la santé mondiale parmi toutes les maladies infectieuses émergentes (MIE). Nos conclusions soulignent le besoin crucial de surveillance sanitaire et d'identification de nouveaux agents pathogènes potentiellement zoonotiques dans les populations d'animaux sauvages, comme mesure de prévision des MIE.[4]

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Et plus récemment en janvier dernier, des spécialistes de l’élevage réunis à Rome, à l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), ont recommandé de se concentrer davantage sur deux domaines clés :

  • Les interactions entre les animaux d’élevage, les espèces sauvages et les humains et la manière dont l’empiètement des populations humaines sur les écosystèmes sauvages peut donner lieu à l’émergence de maladies zoonotiques (par exemple, le virus Ebola, l’infection à virus Nipah).
  • Le risque posé par les marchés d’animaux vivants pour le déclenchement de foyers de zoonoses (grippe aviaire, COVID-19).

L'éradication du commerce clandestin d’animaux sauvages serait bénéfique pour tous, car elle permettrait de protéger la santé publique, de mieux conserver les espèces sauvages et d'améliorer le bien-être des animaux.

L’élevage peut être une voie d’issue pour les plus pauvres qui subviennent aux besoins de leur famille à travers la chasse, consommation et vente d’animaux sauvages. Ceva est bien placé pour contribuer à cette transition, car nous sommes engagés à améliorer la productivité et le statut sanitaire de tous types d’élevages – petits grands, traditionnels, intensifs ou extensifs.

Retour à l'essentiel

La crise du Covid a été comparée par de nombreux gouvernements à une guerre.  Alors que nous essayons de déterminer quelles sont les forces et les faiblesses de l’ennemi en face de nous, il devient de plus en plus évident que nous n’avons pas les connaissances de base sur le terrain ou, en termes scientifiques, une compréhension suffisante de l’épidémiologie de la maladie.

Il est évident qu’il s’agit d’une bataille mondiale et que les frontières ne sont pas à New York, Pékin ou Paris mais dans les régions tropicales et équatoriales des pays où les autorités de santé publique (nationales ou internationales) n’ont pas les ressources physiques ou financières pour comprendre pleinement ce qui se passe à l’interface homme-élevage-faune sauvage.

Dans un entretien récent accordé pendant la crise actuelle, Didier Sicard, professeur émérite de médecine à l’Université Paris Descartes, a déclaré :

La recherche entomologique et la recherche sur les animaux transmetteurs n’est donc pas à la hauteur des enjeux. Bien sûr qu’elle existe, mais elle doit compter peut-être pour 1% de la recherche. Parce que ce qui fascine les candidats au Prix Nobel, c’est de trouver un traitement ou un nouveau virus en biologie moléculaire et pas de reconstituer les chaînes épidémiologiques. Or les grandes découvertes infectieuses sont nées ainsi : l’agent du paludisme, le Plasmodium, a été découvert par un Français, Alphonse Laveran sur le terrain, en Tunisie. Et ce sont des recherches qui sont fondamentales et qui sont faites à une échelle qu’on a un peu oubliée. Comme si la vision micro avait fini par faire disparaître l’importance du macro.[5]

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Les recommandations de Jones parmi d’autres, formulées il y a plus de 10 ans, étaient également très claires et soulignaient que les scientifiques ayant une connaissance approfondie des zoonoses l’avaient bien vu venir :

L'effort mondial de surveillance et d'investigation des MIE est mal réparti, la majorité de nos ressources scientifiques étant concentrée sur les endroits où le prochain pathogène émergent important est le moins susceptible de provenir. Nous préconisons une réaffectation des ressources pour une "surveillance intelligente" des zones les plus à risque de maladies émergentes des basses latitudes, comme l'Afrique tropicale, l'Amérique latine et l'Asie, y compris une surveillance ciblée des personnes à risque afin d'identifier les premiers foyers de cas de potentielles et nouvelles MIE avant leur émergence à grande échelle.

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REUTERS/HEO RAN

Une telle approche aurait pu prévenir la pandémie actuelle. Il est certain qu’aujourd’hui, la communauté mondiale, dirigée par les organisations internationales mandatées (ONU, OMS, FAO, OIE) et avec le soutien des gouvernements nationaux, des philanthropes, des universités, des ONG et du secteur privé, doit établir, financer et superviser un système de surveillance intelligent, efficace et réactif.

Comme l’a récemment rapporté la revue scientifique Nature, “les dirigeants mondiaux doivent prévoir […] une coordination internationale sur le COVID-19 renforcée . Ils n’ont pas le choix, car il ne sert pas à grand-chose de maîtriser  le virus dans un pays alors qu’il explose ailleurs. Une réponse à l’échelle mondiale est nécessaire, et les dirigeants du monde entier feraient bien de suivre le bon exemple des chercheurs.[6]

Sinon l’inimaginable serait que  l’horreur de la pandémie actuelle se reproduise quelques années plus tard.

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